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Anna Colin Lebedev

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L’épreuve de la mobilisation La mobilisation décrétée par le pouvoir russe est un événement important de cette guerre. Elle a de grande chances de marquer un basculement majeur dans la politique russe. Fil 1/26 🧶

Tout au long des dernières semaines, j’ai répété: le pouvoir russe n’a aucun intérêt à décréter la mobilisation. Tout comme en janvier-février, je disais: ce n’est pas dans l’intérêt du pouvoir russe de lancer une invasion massive. Dans les deux cas, le pouvoir l’a fait. 2/26

Je maintiens pourtant mon analyse (consolidée par celle de plusieurs collègues spécialistes): dans les deux cas, le pouvoir russe a agi à l’inverse d’une logique de calcul rationnel. La mobilisation me semble une décision aussi risquée que l’invasion. 3/26

La seule hypothèse qui me vient à l’esprit pour expliquer la décision de mobiliser est l’erreur d’appréciation, semblable à l’erreur d’appréciation de la résistance ukrainienne. Hypothèse un peu light. Faute de mieux, voyons les effets possibles de cette décision. 4/26

Avant d’en venir au fond, quelques éléments basiques pour s’entendre sur les termes du sujet. La mobilisation concerne les réservistes, c’est-à-dire a) toutes les personnes d’âge mobilisable ayant fait leur service militaire, … 5/26

b) les diplômés de la centaine d’universités dotées de chaires militaires, à savoir toutes les facs les + prestigieuses du pays (dont les diplômés ont un statut d’officiers de réserve sans avoir tenu une arme). Le statut de réserviste n’est pas un choix; il est automatique. 6/26

La mobilisation est appelée partielle par Poutine qui a annoncé mobiliser ceux qui ont servi récemment, mais le décret de mobilisation est formulé de manière très générale, sans précision de statut ou de spécialité. Mobilisation « partielle » donc, mais illimitée. 7/26

Et les premières infos qui nous parviennent confirment son caractère plutôt indiscriminé. Les autorités locales semblent pratiquer une mobilisation « en filet de pêche »: on rafle largement, et ensuite on garde tous ceux qui sont de près ou de loin mobilisables. 8/26

Les cas se multiplient: des mobilisés n’ayant jamais fait de service militaire; des mobilisés s’approchant de la cinquantaine; des mobilisés pères de plus de 4 enfants (motif d’exemption). Les autorités font du chiffre, sentant qu’elles ont intérêt à faire vite. 9/26

Les premiers bus et trains avec les mobilisés - dont certains n’ont effectivement pas l’air jeunes - quittent déjà les régions en direction de camps d’entraînement. On imagine à quelle vitesse se sont faits les examens de dossier et les commissions médicales. 10/26

On a de gros doutes sur la capacité de l’armée russe à former et encadrer ces mobilisés. Comme le souligne @Руслан Левиев de @CIT, l’armée russe avait pris la voie de la professionnalisation, oubliant l’entraînement des réservistes. 11/26 meduza.io/episodes/2022/…

Ces combattants-là seront formés quasiment à partir de zéro, dans des unités dont les officiers sont massivement partis au front, et il n’y aura pas non plus suffisamment d’officiers et sous-officiers pour les encadrer une fois qu’ils seront sur le front. 12/26

La formation sera probablement brève et sommaire. On ne parle même pas ici de moral ou d’éléments basiques d’équipement ou de nourriture (qui manquent déjà aux combattants sur le terrain). Le sort probablement réservé à ces civils mobilisés est peu enviable. 13/26

Mais revenons à l’impact politique à l’intérieur de la Russie. Comme beaucoup de régimes autoritaires, le régime russe a soigneusement entretenu une démobilisation de sa population. Cela fait d’ailleurs partie de la définition classique de l’autoritarisme de Juan Linz. 14/26

Le Kremlin a encouragé la passivité de la population, le « laisser-faire », l’indifférence politique des citoyens depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir. Voter si on vous demande, approuver les actions du pouvoir si on vous demande, mais guère plus. 15/26

La contrepartie était un « laisser-vivre » et pour certains un « laisser s’enrichir ». Le service militaire était une zone de risque, mais à partir des années 2000, le pouvoir a cessé d’envoyer combattre les conscrits et réduit la durée du service militaire à un an. 16/26

Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine en 2022, le Kremlin a continué à démobiliser soigneusement la population. L’airbag de l’excédent budgétaire russe a été employé à minimiser l’impact des sanctions. La guerre n’était pas appelée « guerre ». 17/26

Le pouvoir a assuré que les conscrits ne combattraient pas et les avait en partie rapatriés. Les chiffres des pertes humaines étaient cachés, les enterrements des combattants discrets, et les programmes de divertissement ont été réintroduits à la télévision. 18/26

La mobilisation soudaine est + qu’un choc: c'est un séisme pour la société russe. Son caractère peu sélectif - que les Russes vont découvrir petit à petit - rend vulnérable chaque famille. Les bases mêmes du contrat social sont ébranlées: les Russes n’ont pas signé pour ça. 19/26

Il est possible d’ailleurs que le Kremlin ait été débordé par ses propres exécutants: en voulant montrer de bons résultats, les pouvoirs locaux ratissent large, mais ce faisant ils contribuent à ce que toutes les catégories sociales se sentent vulnérables. 20/26

Quel impact cela va avoir? Je ne sais pas; nous sommes en terrain inconnu. L’appareil répressif a les moyens de rendre la protestation très dangereuse. Les Russes ne croient d’ailleurs pas beaucoup dans la protestation de rue et dans son efficacité. 21/26

Face à leur pouvoir, ils ont développé des tactiques inventives de contournement, de protestation, de sabotage pour se mettre à l’abri. Tout ça va être mis en oeuvre; est déjà mis en oeuvre. Corruption, faux papiers médicaux, planques, auto-mutilation… 22/26

Les Russes ne se posent pas la question de la justesse de cette guerre où on les envoie. Ils pensent avant tout à leur vie quotidienne détruite ou potentiellement détruite dans une « opération spéciale » qui les concernait de loin, qui faisait partie du ronron de la télé 23/26

Il me semble peu probable que ça débouche sur un renversement du pouvoir par la rue, mais la montée des mécontentements est probable, de même que les conflits entre le Kremlin et ses élites périphériques qui seront rendues responsables de la mobilisation. 24/26

L’escalade militaire peut aussi être un des moyens de justifier a posteriori la mobilisation. Pour expliquer l’emploi des grands remèdes, il faut présenter de grands maux, expliquer l’ampleur de la menace qui pèse sur la Russie. Voire provoquer cette menace. 25/26

Prédire la suite des événements n’est pas dans mes compétences. Je ne sais pas si la mobilisation est un grand tournant dans la conduite de cette guerre, mais elle est certainement un tournant politique majeur en Russie. Il y aura un avant/après la mobilisation. 26/26 End 🧶

Anna Colin Lebedev

@colinlebedev

Maîtresse de conférences en démerdentiel à @UParisNanterre. Spécialiste des sociétés post-sov, à la solde du Kremlin ou de l'OTAN, selon les jours. Podcasteuse.

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