Au delà de nos réactions politiques face à la violation du droit international par les Etats-Unis, il faut s’intéresser aux démonstrations de puissance que ce pays a mené, par deux fois cette année, en Iran et au Venezuela. C'est à la fois "beaucoup et peu". 1/
Il y a une similitude assez frappante avec les actions que menait le Royaume Uni pendant la "pax Britannica" du XIXe siècle. Les Etats-Unis ont démontré, cette année, un niveau de coordination, de planification, de supériorité technologique et opérationnelle très net. 2/
Ce que les Américains ont fait, au dessus de l'Iran ou au Venezuela, aucun pays ne peut le faire avec une telle échelle, à une telle distance, avec autant de coordination. Il y a une tendance en Europe à considérer, de plus en plus, que les Américains sont des imbéciles. 3/
C'est une pente assez fatale : comme de manière croissante ils n'adhèrent plus à nos cadres de pensée, sur l’État de droit, le changement climatique, la protection des données... On se plait à penser qu'ils sont "juste débiles". 4/
En outre, la montée en puissance de la Chine donne l'impression à certain que les Etats-Unis sont "déclassés". Impression renforcée par le départ de Kaboul. A l'époque, j'avais écrit pour mettre en garde : non, ce n'était pas une "déroute". 5/
https://theatrum-belli.com/afghanistan-non-ce-nest-pas-une-deroute-americaine-quoi-quen-pense-michael-moore/…Aujourd'hui, les fondamentaux de la puissance américaine demeurent solides : une supériorité nucléaire, une domination de la troisième dimension à l'échelle planétaire, une capacité à casser une défense, entrer en premier, scalper une cible avec précision. 6/
Personne n'est à l'abri des actions américaines et c'est le format des interventions à venir : vite, fort, le moins longtemps possible, de manière ciblée. Tout le contraire d'un "enlisement". Je ne sais pas quel est l'avenir de l'action au Venezuela... 7/
...mais je doute qu'ils aillent jusqu'à un engagement au sol prolongé, qui ne serait pas vraiment le narratif recherché par Trump, qui se plait finalement à faire la différence entre "usage de la force" (frapper de loin) et "faire la guerre" (rester au sol, longtemps). 8/
L'usage de la force, pour contraindre, empêcher, détruire, Trump semble très adepte. Tout comme Obama aimait "éliminer avec les drones". C'est un réflexe ancien de la pensée stratégique américaine : pouvoir se projeter depuis le sanctuaire américain, sans trop de risques. 9/
C'est aussi concordant avec les projets "Golden dome" : l'idée que le sanctuaire américain devrait être à l'abri de toute frappe similaire, de toutes représailles.
La limite, c'est vraiment "être entrainé dans un conflit au sol, prolongé, qui implique de gros effectifs. 10/
Donc c'est à la fois "beaucoup et peu", parce que cela confirme aussi que les Etats-Unis n'ont pas pour projet d'être engagé dans une guerre longue au sol. Ni en Asie, ni en Europe. Pour les Sud-coréens ou les Européens, cela veut dire "le protecteur change d'approche" 11/
Pour les Européens, cette évolution américaine est d'autant plus importante que l'usage d'une force à la fois puissante, brutale et très efficace s'accompagne de l'abandon d'un cadre normatif qui faisait que l'Amérique préservait l'Europe comme un espace "ami". 12/
En Europe, nous ne saurions pas mener ce genre d'action. Ce que les Américains ont fait en Iran, personne en Europe ne saurait le faire. Ce qu'ils ont fait au Venezuela, Français et Britanniques sauraient le faire contre de très petits pays. Pas sur le Venezuela. 13/
Et, aussi, presque aucun pays européen ne pourrait faire face à de telles actions américaines. Or la pente actuelle des Etats-Unis pourrait les conduire à user de telles actions contre des États de l'espace européen à l'avenir. 14/
Et ne rêvons pas : personne en Europe n'a "vraiment" envie de se battre contre les Etats-Unis pour le Groenland. Même pas le Danemark. Ce serait un suicide européen à grande échelle. Les Européens ne sont pas câblés pour une telle éventualité. 15/
Résister aux actions américaines qui pourraient nous frapper implique de changer en profondeur notre logiciel de pensée. D'abord en commençant à admettre que les Etats-Unis ne sont plus un protecteur bienveillant et un allié fiable. C'est un séisme inouï. 16/
Je pense que la plupart des Européens en sont encore à espérer, dans le déni : "il y aura les midterms", "il y aura la prochaine présidentielle", "il y aura un miracle". Non, on ne peut pas avancer en Europe avec un déni qu'on camoufle en espérance. 17/
Et les condamnations de principe, nécessaire pour la cohérence de notre ethos démocratique basé sur l’État de droit et les normes applicables à tous, ne suffisent pas. Nous devons admettre que droit et force vont ensemble, et pas en opposition. 18/
Les faits sont là, terribles : l'Amérique est plus puissante que jamais. La Chine et la Russie nous menacent. Nous manquons de ressources, d'industries, nos cohésions nationales et continentales sont faibles. Et agiter le droit sans la puissance ne nous protège pas. 19/
L'Europe est dans la position de l'Empire Ottoman ou de la Chine au XIXe siècle : une grande puissance sur le papier, minée par des divisions internes et des blocages structurels, une proie facile pour les appétits des empires. 20/
La fin du compromis de 1945 autour de l'ordre international se confirme. Il avait permis une forme de sanctuarisation de l'Europe. C'était moins vrai pour le reste du monde. Nous ne serons plus une exception. Nous allons subir, si nous n'en prenons pas conscience. 21/
Condamner les actions de Trump est sans doute nécessaire. Tout comme se féliciter du départ de Maduro. Mais, au delà, il faut admettre que "techniquement" la démonstration de puissance de l'Amérique est redoutable et nous met, nous Européens, au défi de notre survie. FIN